Il y a quelques jours, en parcourant les photos d'une manifestation place Poelaert, un détail m'a arrêtée : au milieu de la foule, deux silhouettes en robe noire. Pas de pancarte. Pas de slogan. Elles observaient, simplement. Et cette image, en apparence anodine, résume à elle seule toute l'ambiguïté de notre position. Que vient faire un avocat dans une manifestation ?
Commençons par le socle. Le droit de se réunir et de manifester pacifiquement n'est pas une tolérance que l'on accorde : c'est une liberté fondamentale. L'article 26 de la Constitution garantit le droit de se rassembler paisiblement et sans armes ; l'article 19 protège la liberté d'expression. Au niveau européen, les articles 10 et 11 de la Convention européenne des droits de l'homme verrouillent l'ensemble.
Ce droit appartient à tout le monde et l'avocat n'en est pas privé. Avant d'être un auxiliaire de justice, il reste un citoyen. À ce titre, il peut rejoindre un cortège, défendre une cause, élever la voix, exactement comme n'importe qui d'autre.
Une précision pratique, souvent mal comprise : en Belgique, une réunion en lieu fermé n'est soumise à aucune autorisation préalable, tandis qu'un rassemblement sur la voie publique doit, lui, être déclaré et autorisé par l'autorité communale. Mais cette formalité pèse sur les organisateurs, pas sur les participants. Si vous vous contentez de marcher, pacifiquement, vous n'avez aucune démarche à accomplir.
Le vrai sujet n'est pas « l'avocat peut-il manifester ». Bien sûr qu'il le peut. Le vrai sujet, c'est : peut-il manifester en avocat ?
Car la robe n'est pas un vêtement. C'est un insigne, rattaché à la fonction judiciaire et encadré par la déontologie. L'endosser dans une manifestation à caractère politique, c'est risquer d'y associer toute la profession et, à travers elle, l'institution judiciaire. On peut le formuler simplement, même si l'application est subtile : on ne plaide pas une conviction personnelle en robe.
Et pourtant, il existe une place légitime pour l'avocat en robe au cœur d'un cortège. Celle de l'observateur.
L'avocat observateur n'est pas là pour soutenir les revendications. Il est là pour veiller à ce que le droit de manifester s'exerce dans le respect de chacun : manifestants comme forces de l'ordre, et tout particulièrement les plus jeunes. Sa neutralité n'est pas de la tiédeur c'est une garantie démocratique. Observer, pour garantir les libertés.
C'est peut-être là notre véritable rôle face à la rue. Non pas défendre un camp, mais défendre le cadre : cet espace fragile dans lequel chacun peut faire entendre sa voix sans craindre l'arbitraire. Car le jour où ce cadre cède, ce ne sont jamais les opinions qui disparaissent en premier. Ce sont les libertés.
L'avocat doit-il systématiquement laisser sa robe au vestiaire dès qu'il s'agit de ses convictions ? Ou certaines causes celles qui touchent l'État de droit lui-même justifient-elles qu'il s'engage à visage découvert, insigne compris ?
Citoyen d'abord, ou gardien avant tout ? Dites-le-moi en commentaire, je lis et je réponds à chacun. ⚖️